Au grand agacement de Mitterrand (qui avait un frère général), Bertrand, alors sous les drapeaux, animait à Villacoublay un comité de soldats. Avec courtoisie, respect, fermeté et élégance, il resta fidèle à ses convictions. Ce n’était ni donné, ni permis à tout le monde de tenir tête intellectuellement au Mitterrand de ces années-là ; et quand on a fait cela à vingt-cinq ans, on ne redoute pas Sarkozy à cinquante-huit.
C’est aussi parce que le bon sens le commande, que je soutiendrai cet homme dans sa démarche de rénovation et de reconquête au service de la gauche. Le succès de Bertrand Delanoë à la tête de la première ville de France, depuis plus de sept ans. Les idées, les valeurs, les convictions qui sous-tendent cette réussite, la méthode originale adoptée pour diriger cette ville, pour la faire progresser tout en recueillant l'adhésion des Parisiens, je les approuve, les partage. Je sais les épreuves et les difficultés que Bertrand a dû surmonter pour prendre les bonnes décisions, pour les imposer, les faire comprendre et finalement, les faire aimer.
Il est aujourd’hui le mieux placé pour redonner espoir non seulement à un parti socialiste réduit par les guerres de chefs à une impuissance vaudevillesque, mais à toute la gauche, car ce " socialisme municipal ", concrètement fondé et vécu dans l'une des plus grandes et des plus prestigieuses villes du monde, par définition un socialisme du réel, peut s'appliquer clairement à l'échelle du pays.
Quand on est capable de gouverner Paris …
Dans un livre d’entretiens, récemment publié (2) Bertrand Delanoë fait mieux que dessiner les contours d’une gauche enfin réconciliée avec son temps. Héritier sans complexe de l’authentique pensée libérale, oui, je dis bien, libérale – au sens où elle est une doctrine d’affranchissement de l’homme, née des Lumières – «…l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits", nous dit l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme - qui n’a rien à voir avec le désengagement de l’État, la « karchérisation » des pauvres et des faibles, la dictature du profitariat et le laisser-faire économique, il plaide pour un PS, parti de « managers » sociaux-démocrates. « Manager », « libéral », "social-démocrate », que de convulsions en perspective pour certains camarades passés maîtres dans l’art de l’incantation ou du déni de réalité ! Je les renvoie à ce que François Mitterrand lui-même disait : « l'adjectif « libéral », nous avons bien tort de le laisser à la droite."
Car le courage, le vrai, celui qui justifie qu’on s’engage en politique, ce n’est pas d’appeler à la révolution impossible, de refaire le coup des lendemains qui chantent, mais de préparer la réforme possible. Le courage, c’est l’action. Rien n’a été offert sur un plateau au maire de Paris, ni par ses adversaires, ni même par certains de ses « amis politiques » lorsqu’il faisait campagne pour son investiture en 2001. Or, Bertrand Delanoë n’a cessé de donner l’exemple à cet égard, au point d’avoir durablement affaibli et décrédibilisé la droite dans une ville qui était, il n’y a pas si longtemps, la chasse gardée des Chirac, des Tibéri, la terre d’élection des faux facturiers, des employés fictifs ou des électeurs ressuscités des morts.
Bertrand Delanoë, maire de Paris, c’est la garantie d’une vraie gauche de gouvernement pour le XXIème siècle en France. Sans une gestion rigoureuse et énergique, nous ne changerons pas la société, nous ne réaliserons pas les réformes qui s’imposent Alors oui aux « managers » du changement, du dialogue social, de l’espoir. Nous ne ferons rien sans moyens, n’en déplaise aux éternels adeptes de la danse devant le buffet dont la direction du Parti socialiste compte encore quelques curieux spécimens.
Il est tout aussi vrai qu’un candidat socialiste qui ne serait pas capable de nous faire rêver, ne pourrait gagner l’élection présidentielle. Une société du savoir et de la connaissance pour tous ? Utopie ! Une société juste dans l’univers impitoyable de l’économie mondialisée, dans le monde des nouvelles technologies et du développement durable ? Utopie ! L’invention des formes nouvelles de démocratie ? Utopie ! Une France redevenant patrie des droits de l’homme, modèle de développement laïc et démocratique pour le monde ? Utopie ! Gestion et utopie sont indissociables, j’ai assez lu et écouté l’enseignement de Mendès France pour en être sûre...
Si j’ai cru hier en Ségolène Royal, c’est que j’ai aimé la perspective qu’une femme devienne Présidente de la République. J’ai pensé un temps qu’elle pouvait gagner - comme d’ailleurs l’aurait pu Dominique Strauss Kahn. Ségolène a eu de remarquables intuitions ; elles se sont perdues dans une trop grande part d’irrationnel, entre Eva Peron et Sainte Thérèse. La « démocratie participative » a vite trouvé ses limites à cause d’un manque de clarté, de cohérence, de l’absence d’une démarche dans la durée. On ne peut pas se contenter de recueillir les avis, de dire aux gens: « Je vous aime, votre projet sera le mien.» Il faut proposer le sien.
...On est capable de gouverner la France
Du reste, on le sait bien, Bertrand, ayant largement fait ses preuves comme maire de Paris, aurait pu être candidat à la candidature - et avait l’étoffe pour s’imposer - dès 2006-2007 ; la proximité du scrutin municipal à Paris et sa fidélité à Lionel Jospin l’en ont dissuadé, mais Lionel, quelle que soit l’estime que je lui garde pour son action à la tête du Parti socialiste comme à celle du gouvernement de la France, ne rendrait pas un bon service à Bertrand Delanoë en jouant à présent les directeurs de conscience plus ou moins affichés, au moment où il s’agit de rénover la gauche, de lui faire enfin épouser son temps et, tout bonnement, de lui faire gagner autre chose que des matches amicaux. Il s’agit cette fois de la France à venir, et non plus des bons souvenirs du XVIIIème arrondissement.
J’ai rarement attendu un congrès avec autant d’impatience que celui qui nous accueillera dans une ville de Reims conquise de haute lutte et dirigée depuis le printemps dernier par une femme socialiste de grande valeur. Qu’on en finisse, cette fois, avec la liturgie et le verbiage des synthèses politiciennes à l’aurore, les manœuvres dignes d’un héritier du petit père Queuille et de sa fameuse formule : « Il n'est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre. »
« Libéral » ? « Manager » ? « Social-démocrate » ? A la bonne heure ! Avec et autour de Bertrand Delanoë, voici enfin le temps des différences assumées, du courage et de l’action. Il n’y a pas de temps à perdre, si l’on veut éviter au Parti socialiste le sort du petit PSU ou celui, autrement funeste, de la triste SFIO.
(1) Françoise Seligmann, « Les socialistes aux portes du pouvoir , 1974-1981 », Michalon 2005)
(2) Bertrand Delanoë "De l’audace", Entretiens avec Laurent Joffrin (Robert Laffont, 2008)