L’élection de Nicolas SARKOZY a marqué un véritable tournant dans l’histoire des droites française. Pour la première fois depuis 1958, les Français ont élu un homme qui se déclare ouvertement de droite, qui se réclame d’une « droite décomplexée » rompant avec le gaullisme, le « libéralisme avancé » ou le « travaillisme à la française ». Nicolas Sarkozy n’a pas été élu pour « réduire la fracture sociale » mais pour mettre en œuvre la « rupture » et mener une « révolution conservatrice ».
Etrange paradoxe pour celui qui fut le secrétaire général du RPR, ministre de Balladur, ministre d’Etat de J. Chirac et président de son parti, l’UMP, que de vouloir rompre avec 30 années de pratiques politiques et institutionnelles. Reconnaissons au moins le mérite à Nicolas SARKOZY de n’avoir jamais varié dans ses opinions : « Je ne me sens pas caricaturalement de droite, je me sens de droite. Je ne suis pas libéral, je suis conservateur dans l’acceptation républicaine de terme » (« Le RPR à l’heure Sarkozy ». L’Express 22 avril 1999). Celui ci a toujours été convaincu de la nécessité de réaffirmer les valeurs de la droite afin de conforter son identité : travail, famille équité et liberté. Sa campagne présidentielle a été ordonnée autour de ces valeurs. Ainsi quand il défend l’exonération des droits de succession, ce n’est pas pour des raisons économiques, mais parce « qu’il défend le travail et la famille ».
Les idéologues de la « nouvelle droite » défendaient une stratégie dite « métapolitique », stratégie selon laquelle il fallait d’abord s’approprier le pouvoir culturel et de ne pas hésiter à défendre certaines valeurs et idées avant de pouvoir conquérir le pouvoir politique. Il est clair que N. SARKOZY n’a jamais lu le penseur marxiste, Antonio GRAMSCI qui analysait la société en termes de rapports de forces entre les classes sociales. L’originalité du penseur marxiste italien était de croire que la classe ouvrière pouvait être « culturellement hégémonique » avant de devenir politiquement la classe dirigeante.
Cette victoire n’est pas due au hasard. Depuis 2002 la droite se prépare à prendre sa revanche sur la gauche profitant du désarroi provoqué par son échec au premier tour des présidentielles. Pour la première fois dans leur histoire, les droites vont fusionner en une seule formation, même si une partie de l’UDF, sous la direction de F. Bayrou résiste. Celle-ci, l’UMP, regroupe les différentes sensibilités de la droite française. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Après avoir tergiversé durant deux ans sur la nécessité ou non de mettre en place des courants, force a été de constater que ce parti était toujours sous l’hégémonie du RPR. Symboliquement l’UMP prend comme modèle le Parti Populaire espagnol dirigé par J. AZNAR qui a su fédéré toutes les droites y compris l’extrême droite franquiste. Mais en Italie, c’est l’ancien néofasciste Gianfranco FINI qui souhaite transformer son parti « l’Alliance nationale « en une formation similaire à celle de l’UMP, fusionnant avec Forza Italia de Silvio BERLUSCONI. Celui qui avait préfacé les 2 versions italiennes des ouvrages de SARKOZY, lui reconnaît le mérite d’avoir rompu avec les schémas de la politique traditionnelle et d’avoir porté une proposition politique innovante (Le Figaro 16 mai 2007)°.
Durant ces cinq années, les responsables de l’UMP ont mené une guerre idéologique :« Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de GRAMSCI : le pouvoir se gagne par les idées » déclare Nicolas SARKOZY au lendemain de son élection reprenant à son compte la « vulgate » d’un« gramscisme de droite » défendue autrefois par les responsables du GRECE. Tel un leitmotiv, les leaders de la droite vont marteler l’idée de rompre avec les idées de mai 68, JP Raffarin se félicitant ainsi de « la fin du mouvement soixante huitard lors de l’élection présidentielle ». Sans jamais oser toucher aux 35h00, les responsables de l’UMP font de cette véritable réforme, le mal qui frapperait la société française portant la bonne parole du patronat. « Au MEDEF, nous pensons qu’il vaut mieux travailler plus et garder son emploi que sacraliser les 35 heures et risquer de le perdre » déclare Antoine Seillière et l’ancien Premier ministre RAFFRARIN de surenchérir : « La société française doit réhabiliter le travail. L’avenir de la France, ce n’est pas un immense parc de loisirs », rappelant les paroles du vieux maréchal condamnant « l’esprit de jouissance ». C’est François FILLON qui ose reprendre la vieille antienne de la droite haineuse du gouvernement de Front populaire responsable de la défaite de mai 1940 ! Parallèlement Nicolas SARKOZY a su pleinement profiter de sa fonction de ministre de l’Intérieur pour apparaître comme l’homme providentiel à droite. Il s’empresse d’enterrer la police de proximité pour rétablir une police d’ordre public, revenant aux vieilles recettes et retrouvant les accents de Thiers sur la vile multitude des indigents et des migrants. Très vite il est identifié comme l’homme fort du gouvernement, rassurant ainsi l’électorat de droite mais séduisant celui de l’extrême droite. Il pense en effet que ses vraies ses réserves de voix sont à l’extrême –droite. La crise des banlieues dont le ministre de l’Intérieur porte pourtant une part de responsabilité dans le déclenchement, a paradoxalement renforcé son image comme homme d’ordre et d’autorité Le véritable impensé de la société française selon lui concerne la question de l’immigration. Depuis 2002, toute sa stratégie a été de répondre à cette demande. Aussi, le candidat de l’UMP ose t’il reprendre à son compte le concept d’« l’identité nationale », en l’associant à la question de l’immigration. Il va jusqu’à célébrer l’alliance du sol et du sang déclarant à Montpellier : « Nul ne peut comprendre l’attachement charnel de tant de Français à la terre de France sil ne se souvient pas que coule dans leurs veines du sang paysan voué pendant des siècles à féconder le sol français». Nicolas SARKOZY tient un discours qui plaît aux militants de l’UMP, souvent troublés par les références « travaillistes » de Jacques CHIRAC. Avec lui, « un chat est un chat » et la droite ne doit pas craindre de s’appeler la droite » : « Comment accepter de donner des avantages fiscaux aux couples homosexuels l’année même où on les supprime aux familles » ? Dans sa conquête du pouvoir, Nicolas SARKOZY ne néglige rien. Il s’assure de la conquête du parti, le transformant en mouvement de masse et machine de guerre communicationnelle et électorale, la dotant grâce aux multiples travaux menés dans les conventions d’un programme et d’un « corpus d’idées ». Président du Conseil général des Hauts de Seine au budget d’1,6 milliard €, il continue d’exercer jusqu’au bout ses fonctions alors même qu’il est son propre ministre de tutelle en tant que ministre de l’Intérieur
2005 a préparé 2007. Le leader de l’UMP a compris que le vote en faveur du « non » s’appuyait sur une profonde revendication identitaire nationale (32% des électeurs du « non » craignent une perte d’identité de la France) se nourrissant des peurs et des fantasmes liés à la question de l’étranger (circulaire Bolkeistein, le « plombier polonais », l’adhésion de la Turquie). Il répond à cette demande identitaire par un discours de campagne centré uniquement sur la France et ses valeurs : « Moi, je veux parler à cette France qui a le sentiment que quoi qu’elle fasse, elle ne pourra pas s’en sortir. A cette France qui veut assurer la promotion sociale de sa famille. Ignorer la France du « non » ou la mépriser, ce serait nous condamner à l’impuissance ». (discours de Marseille).
Dès les premières heures qui ont suivi son élection, Nicolas SARKOZY a joué sur les symboles, recevant les puissances du pouvoir médiatico-financier dans un célèbre restaurant du 8e et « s’isolant » sur le yacht de V. Bolloré. Jamais un président, un gouvernement n’ont affiché avec autant d’ostentation leurs liens avec le monde du pouvoir économique, menant ce qu’il convient d’appeler une politique de classe. C’est le « gouvernement des riches » dont le cadeau fiscal de l’été a permis aux 5% des contribuables les plus aisés disposant de 120 Milliards € de revenu net après impôt , (hors patrimoine) de pouvoir accroître leurs revenus de 8 Milliards, cette somme correspondant à peu près au revenu des 5% les plus pauvres. Le gouvernement voulait provoquer un « choc de confiance » : jamais le moral des Français n’ a été aussi bas depuis 20 ans ! Les prix augmentent, la croissance ralentit et la création d’emplois commence à reculer. Difficile de caractériser la politique économique de ce gouvernement, mélange de mesures libérales comme la baisse des impôts, la suppression des emplois dans la fonction publique, y compris dans des ministères régaliens comme la Défense tout en laissant fuir la dette publique (64,2% du Pib), mais où l’état centralisateur est omniprésent. C. Lagarde annonce la « rigueur », le premier Ministre déclare « l’Etat en faillite » et ils sont démentis aussitôt démentis par N. Sarkozy qui lui, décide d’une croissance à 3%. A vrai dire, le gouvernement navigue à vue. C’est que le « sarkosysme » est aussi pour rerpendre une expression de l’historien J.P. RIOUX un « présentisme » qui refuse même les politiques de court terme. Tout doit être traité sur le champ et la communication n’est plus un moyen au service d’une politique mais une fin en soi afin d’exister au quotidien. Jamais dans l’histoire de la Ve République, nous n’avons assisté à une telle confusion entre le pouvoir politique et les grands médias, due en partie au réseau personnel que le Chef de l’Etat a su lier avec les patrons des grands groupes de presse. La confusion des pouvoirs est devenue le mode de gouvernance, les conseillers du président intervenant à la place des ministres, le président lui-même ne leur laissant aucune marge de manœuvre. Président des Français, Nicolas Sarkozy est aussi resté le chef de l’UMP, décidant seul des nominations internes. Nous sommes dans une République présidentielle sans contre-pouvoirs, où le Parlement ne joue ni son rôle législatif ni encore moins celui de contrôle de l’exécutif, où la Justice perd son autonomie, où les décisions du Conseil constitutionnel sont contournées et où le CSA refuse de voir que les règles du jeu ont été profondément modifiées en fermant les yeux sur les interventions quotidiennes du Président.
Philippe LAMY