Nous pourrions penser que l’Irlande était le dernier pays à pouvoir dire non au Traité modifié, car durant ces vingt dernières années, c’est sans doute celui qui a le plus profité de la solidarité européenne, qu’elle soit financière, économique ou politique. C’est un fait objectif reconnu par tous. Mais cet acquis n’a cependant pas suffit. Alors pourquoi ?
Ces derniers mois, l’Irlande, comme partout en Europe, est fragilisée par la situation économique et financière internationale. Et les citoyens d’Irlande comme d’Europe ne voient pas clairement, ou ne voient plus quel rôle réel peut jouer l’Europe face à la financiarisation de l’économie et l’insécurité grandissante qu’elle engendre. C’est ce qui emporte tout, et ce, quelle que soit l’utilité évidente d’un nouveau Traité. Les citoyens se sentant démunis, n’expriment aucune arrogance, mais plutôt une crainte mêlée de colère, face à ce qu’ils ressentent comme une impuissance coupable des puissances publiques et de leurs responsables politiques.
Et ce message-là, au-delà de la déception du non pour l’avenir même des irlandais, il faut l’entendre et y répondre vite. De trois manières :
- Institutionnelle : Cesser l’hypocrisie de la plupart des responsables gouvernementaux européens, lorsque la commission de Bruxelles s’exprime, faisant semblant de croire que c’est elle qui décide de tout. Faux ! archifaux ! Elle met en œuvre ce que les politiques ont décidé, ou elle propose… Ni plus, ni moins ! Les politiques doivent assumer, ou alors, ils décident différemment, mais cessons cette hypocrisie qui mine l’Europe.
Par contre, si la Commission ou la Banque Centrale Européenne, s’expriment en dehors de leurs prérogatives, que les chefs d’Etat ou de gouvernement sortent le carton rouge. Ils auraient pu le faire tout récemment, lorsque Jean-Claude Trichet osa déclarer que dans les circonstances actuelles, le niveau des salaires ne devait pas augmenter… Au lieu de cela, le silence collectif fut assourdissant.
- Economique et sociale : De très mauvais signaux ont été envoyés ces derniers mois, tel l’arrêt de la Cour Européenne de Justice du 18 décembre 2007, donnant raison à la législation sociale du pays d’origine contre celle du pays d’accueil, et faisant ainsi entrer par la fenêtre la directive Bolkestein, sortie par la porte voici seulement quelques mois. Il est donc indispensable d’être plus précis sur les textes, pour éviter de tels désagréments. Les peuples d’Europe ont besoin de vision et de protection, mais sans protection, sans « rassurance », plus rien n’est audible.
- Pédagogique : L’Europe gagnerait à faire plus simple, sans être pour autant simpliste : un traducteur de technocratie pourrait faire fortune à Bruxelles. Il doit être mis fin à la complexité des langages utilisés parfois pour masquer l’essentiel ou préserver des parcelles de petits pouvoirs. Chaque décision de l’Europe, chaque projet devrait être présenté pédagogiquement, avec le souci premier du respect des interlocuteurs citoyens. Et c’est évidemment possible, les compétences existent pour cela, mais il y faut une vraie détermination politique.
Ne nous étonnons pas que les européens se détournent de l’Europe, s’ils ont le sentiment que l’Europe se détourne d’eux.
Au-delà des questions institutionnelles, après ce non irlandais, c’est le cœur même de la nécessité européenne qui est atteint. Et une Europe affaiblie, c’est une Chine, un Sud-Est asiatique, une Amérique, une Russie renforcés. Une Europe affaiblie, c’est un continent des Droits de l’Homme fragilisé. Une Europe affaiblie politiquement, c’est aussi l’équilibre du monde qui peut vaciller.
Il faut donc se ressaisir.
Une pause à l’élargissement peut être utile, non par repli sur soi, mais par nécessité de vérifier les liens qui nous unissent. Des mises au point sont indispensables. Il serait notamment utile de renforcer l’unité des pays de la zone euro, et pas seulement sur la monnaie. Avoir des partenariats privilégiés avec ceux qui veulent aller plus loin et plus vite ne peut plus être écarté. Ne nous satisfaisons pas du plus petit commun dénominateur sur tout et en toute circonstance, car cela fragilise l’Europe et la rend plus vulnérable.
Pour se bâtir un avenir, pour elle-même et pour le monde, l’Europe doit d’abord, aujourd’hui encore plus qu’hier, se rapprocher des citoyens européens et répondre aux défis de notre temps, qu’ils soient économiques, sociaux ou environnementaux, avec l’humanisme au cœur du projet.
Yannick VAUGRENARD
Député Européen
1er Vice-président du Conseil Régional des Pays de la Loire